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Zhenchen Liu - Kaleidoscope
20 mai - 03 juillet 2010
Galerie Briobox
67 Rue Quincampoix, 75003 Paris
Paris, France

http://www.brioboxgalerie.com

image kalei

Dans ¡¶ L¡¯oeuvre d¡¯art ¨¤ l¡¯¨¦poque de sa reproductibilit¨¦ technique ¡·, Walter Benjamin insiste sur la notion d¡¯ ¡¶ aura ¡·, consacrant l¡¯unicit¨¦ de l¡¯oeuvre une. On n¡¯est pas tenu, je crois, de r¨¦server l¡¯aura ¨¤ l¡¯oeuvre unique et irreproductible, comme il le faisait. M¨ºme ¨¤ l¡¯heure des multiples et du virtuel, disons d¡¯une pratique diffuse de l¡¯art, la notion d¡¯aura formule assez bien l¡¯attention particuli¨¨re, particuli¨¨rement condens¨¦e qu¡¯¨¦veille l¡¯art et qui, par effet de focalisation sur ce qu¡¯il d¨¦signe ¨¤ notre attention, nous aide ¨¤ mieux voir le monde, les mondes, ext¨¦rieurs, int¨¦rieurs, et autres dont on n¡¯a pas id¨¦e ou dont on n¡¯a qu¡¯id¨¦e. L¡¯aura, c¡¯est ce qui ¨¦mane de ce ¨¤ quoi nous portons une attention exclusive et durable. Et, parmi les productions humaines, l¡¯art est de celles qui suscitent la plus forte concentration d¡¯attention, quand il y a chef-d¡¯oeuvre (le mot par?t-il dater aujourd¡¯hui, il datera moins demain) ; c¡¯est m¨ºme du chef-d¡¯oeuvre une d¨¦finition possible. Au sens o¨´ Maurice Blanchot disait que les oeuvres majeures suscitent un ¡¶ entretien infini ¡· avec nous.
Parce qu¡¯ils n¡¯arr¨ºtent pas l¡¯innovation conceptuelle et formelle ¨¤ l¡¯exp¨¦rimentation de techniques, parce que la vue n¡¯y est pas assujettie ¨¤ la technologie ni la pens¨¦e arraisonn¨¦e ¨¤ l¡¯emploi de logiciels ; les films de Zhenchen Liu, jeune artiste chinois vivant ¨¤ Paris, suscitent en nous un dialogue intense, nous entretenant de la r¨¦alit¨¦ de notre monde urbain et global, et plus particuli¨¨rement de l¡¯Autre de notre civilisation : la Chine, vue ¨¤ travers sa ville-vitrine : Shangha?. Capitale de la d¨¦mesure cristallisant le miracle ¨¦conomique chinois, o¨´ le temps acc¨¦l¨¦r¨¦ par un exc¨¨s de modernit¨¦ bas¨¦ sur la rupture, a fini par d¨¦truire celui des questions humaines, de la communaut¨¦ et de son histoire, comme nous le montre la vid¨¦o-phare de l¡¯artiste, Under Construction, r¨¦alis¨¦e ¨¤ partir d¡¯images utopiques de la ville, d¡¯images m¨¦taphoriques et d¡¯images documentaires, r¨¦unies dans un seul espace restreint pour donner un aspect r¨¦el du terrain.
Dans les vid¨¦os pr¨¦sent¨¦es ¨¤ la Galerie Briobox, c¡¯est le temps d¡¯une r¨¦alit¨¦ plus imm¨¦diate que nous fait voir Zhenchen Liu, celle de son propre regard. Au miracle s¡¯oppose le Mirage comme le sugg¨¨re le titre d¡¯une oeuvre, long plan fixe des deux plus hautes tours de la ville se refl¨¦tant dans l¡¯eau de la rivi¨¨re doucement balay¨¦e par le vent. Mirage amplifi¨¦ avec Kal¨¦idoscope, tapissant deux murs de la galerie. En elle se concentre un temps d¡¯images presque subliminales, voire hallucinatoires avec ces mandalas-bouddha, mandalas-Mao, etc. Kal¨¦idoscope peut ¨¦galement se voir comme un argument sur l¡¯art r¨¦cent qui, quand il est autre chose qu¡¯un aimable divertissement, reste hant¨¦ par un conflit engag¨¦ d¨¨s ses origines, bien avant m¨ºme que l¡¯art se pense comme tel : figurer-d¨¦figurer, produire de l¡¯image ou bannir l¡¯image, capter l¡¯illusion de la vie dans toutes ses turpitudes ou se r¨¦fugier dans le sublime d¡¯une vibration lumineuse.
Enfin, dans sa derni¨¨re cr¨¦ation, Pelerimage, Zhenchen Liu a plac¨¦ sa cam¨¦ra ¨¤ la sortie du concours d¡¯entr¨¦e d¡¯une des plus prestigieuses ¨¦coles d¡¯art de Chine. Projet¨¦e ¨¤ taille humaine, le regardeur se retrouve face ¨¤ une foule de visages incertains, ¨¤ l¡¯attitude de la masse ¨¤ l¡¯¨¦gard de l¡¯art en tant que ph¨¦nom¨¨ne social et croyance ¨¤ part enti¨¨re, ¨¤ un autre mirage engendr¨¦ par cet exc¨¨s de modernit¨¦ : Tout le monde peut devenir artiste. Erreur. Il y faut une distance comme le montre le ralenti de cette s¨¦quence qui revient en boucle, accompagn¨¦e d¡¯un chant religieux ancien, l¨¦g¨¨rement distendu. Une distance n¨¦cessaire pour le surgissement d¡¯un rapport (¨¤ soi, au monde, ¨¤ la pens¨¦e). Car avant d¡¯¨ºtre un march¨¦, l¡¯art est une pens¨¦e. Zhenchen Liu ne l¡¯oublie pas. Sa distance unique fait de lui le constructeur de sa propre oeuvre-vie, ¨¤ rebours de toutes esp¨¨ces d¡¯unanimit¨¦ et d¡¯autosatisfaction.

Lucas Hees - 8 avril 2010